Antiquités ou brocante ?

« Au fond, quelle est la différence entre une antiquité et un objet de brocante ? » La question m’est posée régulièrement. Et autant il est parfaitement légitime de se la poser, autant je reconnais qu’il est malaisé d’y répondre.

C’est pourquoi, avant de se demander ce qui différencie brocante et antiquités, il faudrait à mon sens se demander ce qui les rapproche. Quel est finalement leur dénominateur commun ? Qu’est-ce qui fait que, en un même lieu, sur la même table de dissection par exemple, puissent se rencontrer une machine à coudre Singer, un parapluie James Smith & Sons et un dessin à la pierre noire du Guerchin ? La seule chose qu’on puisse affirmer, en guise de réponse, c’est que dans un cas comme dans l’autre, on a affaire à des objets de seconde main. En effet, la tasse à café Guy Degrenne vieille de cinq ans vendue dans un vide-grenier a ceci de commun avec une verrière de Vincennes qu’aucune de ces pièces de porcelaine ne sort directement de l’endroit où elle a été fabriquée et vendue à l’origine. Elles ont déjà été utilisées (ou, pour la tasse, jamais, comme beaucoup de cadeaux de mariage, peu importe) et à ce titre, il s’agit d’un bien d’occasion, ou, comme on disait joliment au XVIIIe siècle, de hasard.

Objets de plus ou moins cent ans ?

Dans de nombreux pays européens, dont la Suisse (qui à mon avis fait partie de l’Europe, du moins géographiquement parlant), on a le plus généralement adopté un critère temporel : sont considérés comme « brocante » les objets de moins de cent ans. Plus de cent, paf ! c’est une antiquité. Evidemment, ce critère est parfaitement absurde. Allez par exemple expliquer à M. Pierre Bergé, qui vient de vendre la collection qu’Yves Saint-Laurent et lui avaient amoureusement constituée, qu’une grande partie de ses pièces phares relevaient en fait plus de la brocante que de l’antiquité ! Alors, bien sûr, les tenants de ce critère ne manquent pas de répliquer : « Oui, mais on fait une exception pour l’Art déco. » Ah. Pour l’Art déco… Et pour l’Art nouveau alors ? « Ah ben oui, aussi. » Et les opalines de foire qu’on a produites à la pelle tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, ce sont des antiquités dans ce cas ? « Oui. » Et Guernica ? « Ah oui, mais là, c’est différent… euh… c’est parce que… euh… ben c’est une œuvre d’art, c’est Picasso… ça a une vraie valeur artistique vous voyez… eh… ça n’a rien à voir ! » Effectivement, ça n’a rien à voir. Exit donc le critère temporel !

Objets d’art ou objets usuels ?

Les objets d’art, donc, semblent se ranger plus facilement dans la catégorie antiquités. Soit. Mais qu’est-ce qu’un objet d’art ? Vaste question ontologique. Tout le monde s’accorde en effet à reconnaître que Mona Lisa, portraiturée par Léonard, a rang d’œuvre d’art. Mais si ce même portrait est reproduit sur un t-shirt vendu rue de Rivoli, avouons que la chose est nettement moins évidente. Maintenant, si tu prends une photo de la Joconde, que tu lui colles une jolie paire de moustaches et que tu trouves un chouette titre au résultat ainsi obtenu, du genre « LHOOQ », eh bien là, oui, on est à nouveau dans la catégorie Art. (Bon, à la condition que tu t’appelles Marcel Duchamp, sinon ce n’est même pas la peine d’essayer.) Bref, on considère généralement comme objet d’art un objet réalisé, du moins en grande partie, à la main et non à la chaîne. Et pourtant. Comment se fait-il qu’un antiquaire vendra dans sa boutique une ménagère de couverts Puiforcat, par exemple, et non le ready-made fabriqué par Artistide Patouillet ? « Ah mais oui, mais vous comprenez, là, c’est une question de valeur… Patouillet, pour illustre qu’il soit, n’a aucune cote, alors que des couverts en argent Puiforcat, même assez récents, plein de gens en cherchent… » Hmm hmm. Donc si je te suis bien, dans une brocante, on vend des trucs bon marché et sans valeur, et dans une boutique d’antiquaire, que des objets très chers ? « Oui, c’est ça. C’est la valeur qui fait la différence. »

Objet de valeur ou sans ?

Entendu, j’ai compris. Pourtant, d’accord avec Condillac, je pensais naïvement qu’ « une chose n’a pas une valeur parce qu’elle coûte, comme on le suppose, mais elle coûte parce qu’elle a une valeur. » Alors qu’est-ce qui fait que tel ou tel objet a une valeur ? Son prix ? « Mais non ! Vous le faites exprès ou quoi ?! On fixe bien sûr le prix en fonction de la valeur des choses. Et la valeur est fonction de l’offre et de la demande ! Plus une chose est rare, plus elle est chère ! C’est cela, en fin de compte qui différencie les antiquités de la brocante ! Ah mais il faut vraiment tout vous expliquer à vous ! »

Objets rares ou banals ?

Bon sang, mais c’est bien sûr ! L’objet rare se trouve chez l’antiquaire et l’objet banal dans une brocante. Comment n’y avais-je pas songé avant ?… D’un autre côté, pourquoi fréquente-je assidûment les brocantes, autant que les galeries d’antiquaires ? Et pourquoi ces derniers les fréquentent-ils aussi ? Sommes-nous tous à la recherche de l’objet banal ? Pourquoi m’arrive-t-il de trouver, par exemple, un biscuit de Sèvres du XVIIIe siècle dans une brocante, et sa copie réalisée tardivement dans la galerie d’un antiquaire qui a pourtant pignon sur rue ? « Ah évidemment, ça peut arriver ! Mais ce n’est pas la norme. Ne tirez pas une règle d’une exception ! Généralement, les pièces les plus rares se trouvent chez les antiquaires, les autres, dans les brocantes. Un point c’est tout ! » Soit, j’entends bien. Mais rareté est-elle forcément synonyme de valeur ?

Objets rares = objets précieux ?

Autrement dit, est-ce la rareté, et seulement elle, qui confère à l’objet sa valeur ? Evidemment non, seulement en partie. Les quelques dessins crayonnés par le fils de ma voisine sont certes attendrissants. Et très rares sur le marché. Mais ils ne sont pas recherchés pour autant. En comparaison, Picasso a produit un nombre de dessins astronomique. Mais, eux, évidemment, sont recherchés. En bref, un objet rare, mais dénué de toute qualité esthétique et/ou de toute signification sur les plans historique, social, scientifique ou culturel se vendra beaucoup moins cher qu’un objet réunissant les critères susnommés, voire d’autres encore comme d’excellentes conditions de conservation et un solide pedigree. Du coup, comment sait-on, lorsqu’on ne s’y connaît pas suffisamment, à quel type d’objet on a affaire, selon qu’on se trouve dans un magasin de brocante ou dans une boutique d’antiquaire ? Et pourquoi trouve-t-on parfois le même objet moins cher chez un antiquaire que chez un brocanteur ?

Objets garantis ou non ?

En fait, la meilleure réponse à la question posée en préambule n’est pas apportée par les historiens de l’art, les archéologues, les ethnologues ou les philosophes, mais par les juristes. Du moins en France, où le Syndicat national des antiquaires a édicté une Charte des us et coutumes, selon laquelle : « Les antiquaires doivent se considérer d’abord comme des spécialistes de la recherche, de l’identification, qui leur permettent et leur imposent de formuler des garanties sur leur diagnostic. » En d’autres termes, la grande différence entre un antiquaire et un brocanteur est la suivante : chez un antiquaire, on peut exiger qu’il garantisse par écrit l’authenticité et les caractéristiques de l’objet qu’il vend et qui font le prix d’icelui. En revanche, rien n’oblige le brocanteur à savoir quoi que ce soit, à garantir quoi que ce soit, et à consigner quoi que ce soit par écrit. En cas de litige, le juge tiendra compte de cette distinction. Si une pièce achetée chez un antiquaire se révèle ne pas correspondre au descriptif fourni par ce dernier, autrement dit, si l’antiquaire s’est trompé dans son appréciation, l’acheteur peut légitimement faire annuler la vente. Mais s’il a acheté le même objet au même prix chez un brocanteur, c’est généralement à ses risques et périls.

En conclusion, les mêmes objets, rigoureusement, peuvent, en théorie, se rencontrer aussi bien dans une foire à la brocante que sur un salon d’antiquités, et à des prix parfois identiques, et parfois très différents (dans un sens comme dans l’autre !). Le hasard a ses propres lois et c’est très bien ainsi. La différence ne réside donc pas intrinsèquement dans l’objet lui-même, mais dans la façon dont on le considère, dans l’importance qu’on accorde ou non à son histoire et à son authenticité, et, partant, à sa valeur culturelle.

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8 commentaire sur Antiquités ou brocante ?

  1. Voici encore une fois un billet bien intéressant mon cher Olivier.

    Effectivement, la valeur d’un objet dépend autant de critères objectifs que subjectifs. Cette valeur s’établit en fonction d’une échelle que chacun peut ajuster selon ses propres jugements. Mais, dés lors qu’il y a confrontation, il y a marché, transactions, cotations, barèmes, certificats, experts et collectionneurs.

    Il me semblait connaître à peu près la démarcation entre brocante et antiquité mais ton exposé a le mérite de bien poser et surtout d’approfondir les distinctions et rapprochements qu’il y a lieu de considérer entre les deux professions.

  2. Ce n’est pas sur le sujet réel de votre article de ce samedi, mon cher Olivier, que je vais disserter – malgré qu’il y aurait beaucoup à en dire, après l’affaire Sésostris III et le couple Pinault (dont, je présume, vous avez aussi entendu parler chez vous); mais plutôt sur vos références plus ou moins celées à de grands littérateurs : j’ai en effet beaucoup apprécié de retrouver convoqués dans votre prose tout à la fois Isidore et Baruch : l’un avec sa table de dissection, l’autre (plutôt que Condillac), avec sa propre « Ethique » : Il ressort donc de tout cela que, quand nous nous efforcons a une chose, quand nous la voulons, ou aspirons a elle, ce n’est jamais parce que nous jugeons qu’elle est bonne, mais au contraire, si nous jugeons qu’une chose est bonne,c’est précisement parce que nous nous y efforçons, nous la voulons, ou la désirons.« 

    Vaste sujet philosophique, n’est-il pas ?

  3. Je ramasse les copies dans trois jours

    Oula, Olivier ! Voilà plus d’un lustre que cette phrase ne fait plus partie d’un vocabulaire qui dura néanmoins 33 ans (Oui, je sais, 33 : comme le Connu sur sa croix ! Mais c’est la seule comparaison que l’on puisse établir entre nous …)

    Et la retrouver sous ta plume me paraît quelque peu anachronique …

  4. Alors que nous dit le monsieur? En avril ne découvre pas une ligne? En mai fait ce qu’il te plaît d’un trait de plume? hum?

  5. Dites-nous la meilleure façon de déterminer la valeur de la peinture?

  6. kinzy

    Joli exposé qui a le mérite d’être clair net et précis. Merci Olivier ! (brocanteur ou antiquaire ? je vote pour l’arpoubelle ! :-) Tu ne devineras jamais tout ce qu’on peut trouver dans une poubelle bien placée Il suffit d’un peu d’imagination ! :) Mes amitiés!

  7. kinzy

    Hum.. Hum . La cour dort ?

  8. C’est vrai ça. Aucun signe de vous, ni ici ni ailleurs. Vous allez bien ?

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