Et in Artdecadia ego

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » La Rochefoucauld.

« Le monde de l’art est très superficiel et très étroit, et il est vraiment facile d’atteindre son sommet. » Damien Hirst

Damien Hirst, en tête à tête avec son œuvre, For the Love of God, 2007.

Damien Hirst, tu connais I presume ? Il y a un petit moment que j’avais envie de te parler de lui. « Comment ? Un billet consacré à l’art contemporain sur ce blog réac et passéiste ? Quel est votre cursus d’abord ? »[1] Bon, tu restes courtois, sinon, je te préviens, j’écris un truc sur Jeff Koons. Non mais.

D’accord, je ne me considère pas, en effet, comme un connaisseur en matière d’art contemporain. Loin s’en faut. Je ne m’en glorifie pas, mais n’en éprouve pas grands complexes non plus, les arts anciens m’accaparant déjà passablement. Toutefois, le fait est que la première fois que j’ai vu la reproduction de For the Love of God, j’ai éprouvé des difficultés à définir ce que je ressentais vraiment. Un curieux mélange de répulsion mêlé d’intérêt et d’agacement. Et très vite, je me suis rendu compte que cette œuvre suscitait en moi tout un tas de questions et de réflexions. Or comme je me sens de nature partageuse en ce moment, j’ai décidé de t’en faire part. Dans un long, très long billet. Cache ta joie.

Alors tu connais le principe : tu gardes par-devers toi tes aigres remarques, tu remises, temporairement du moins, ton tricorne et ton épée, tu chausses tes lunettes noires rock’n roll attitude (ou rouges façon amateur d’art contemporain[2], c’est selon), tu prends ton mal en patience et tu me suis, comme d’hab’.

Eugène Delacroix, Hamlet et Horatio au cimetière, 1839, hst, 81 x 65 cm, Musée du Louvre.

Attention, je plante le décor elseneurois. « To be or not to be ». C’est un lieu commun : la mort fascine. La mort méduse, nous remplissant d’effroi, d’horreur, de chagrin et de questions, nous figeant de stupeur dans une parodie de ce qu’elle est, peut-être : l’immobilité et le silence.

Le vide et l’absence. La condition même de la création artistique. Car on ne crée pas dans du plein. Pour créer, il faut de la place. Il faut le vide, le silence et les ténèbres, la non-présence. Au reste, quelle est la moins mauvaise définition du verbe « créer » ? Celle qui nous épargne la redondance des synonymes ? Tirer quelque chose à partir de rien. Oui, sans le vide, point de plein. Sans le silence, pas de musique, sans la nuit, pas de lumière, sans absence pas de présence. Le corollaire de cette définition ? C’est que de tout temps, dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, dans toutes les communautés, la mort est l’inséparable compagne de la création esthétique et artistique.

Notre société n’échappe pas à la règle. Même si, d’un autre côté, elle s’évertue à effacer la mort de notre quotidien. Ainsi, les funérailles se font-elles de plus en plus discrètes, nos défunts étant expédiés vite fait bien fait, au cours d’une cérémonie plus ou moins bâclée, à grands coups d’oraisons funèbres impersonnelles qui ont tout de la notice nécrologique, tant la confrontation à l’absence de l’être aimé nous paraît insurmontable. On refoule les souvenirs, on les évacue de notre mémoire, et on ravale nos larmes, de peur de trop souffrir en les laissant sourdre. Mais la mort se joue bien de ces expédients. Mutine, elle s’amuse toujours à refaire surface là où on ne l’attendait pas. Dans la mode par exemple.

Skully rime maintenant avec sexy. Source photographique : Flickr.

Car tu l’as remarqué, n’est-ce pas ? Oui, toi, ma fashion-victim préférée. La tête de mort, c’est résolument trendy, pas vrai ? Ne fais pas l’innocent. Je suis sûr que dans ta garde-robe, il se trouve au moins un t-shirt noir avec une belle tête de mort à paillettes. C’est bien ainsi que tu exprimes ton petit côté rock’n roll ascendant goth, un brin anar, un peu décalouille, non ? Bah, tu sais, il n’y a pas de honte à ça. Après tout, on a tous notre côté rebelle. Tiens, pour ma part, je fais aussi des trucs pas nets, tu vois. Comme porter des cravates à pois avec des chemises rayées, par exemple. Mais bon, là n’est pas la question. Les crânes, disais-je, on en voit désormais à foison. Sur les vêtements, sur les bijoux, sur les sacs, sur les chaussons Church, sur les boutons de manchettes, sur les montres, sur les blogs… Partout te dis-je.[3] À la télévision, impossible de regarder une série sans y échapper : Bones, Les Experts, Cold Case, Medium, Dead zone, Six feet under, j’en passe et des pires. Toutes nous exhument au moins un crâne par épisode. Au cinéma… ce n’est pas mieux. La série Pirates des Caraïbes n’a-t-elle pas grandement contribué à populariser le Jolly Roger auprès des 7 à 77 ans ? Bien sûr que si. Au point que la tête de mort est en train de supplanter, auprès des enfants et des ados, les ours en peluche, les dinosaures, et autres Hello Kitty.

Tiens, même Kitty a pris un coup de vieux… enfin, non, de jeune. Enfin, je ne sais plus.
Source photographique : bp3.blogger.com.

Et puis, comme tu le sais, on nous promet un quatrième volet des aventures d’Indiana Jones. Et comment s’intitule-t-il, l’opus en question ? Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull (en français : Indiana Jones et le Royaume du Crâne de cristal). Ah pour ça, il faut faire confiance aux géants de l’industrie cinématographique : jamais ils ne rateraient le moindre phénomène de mode. Aussi, comme le rappelle le blog ArcheoFacts dans son article intitulé « Indiana Jones à la rencontre d’E.T. », les scénaristes ont vaillamment exploité le filon « crâne », et en particulier la veine « crânes de cristal ». Lesquels, comme tu le sais sans doute, posent un certain nombre de problèmes quant à leur attribution effective tout en suscitant un véritable culte auprès des esprits crédules porté sur le New Age.

En un mot, depuis quelques années, la mort est devenue fun. Du moins dans ses représentations symboliques.

WOOOOOOOOOAAAAAAH ! T’as hyper raison, l’Amateur ! La mort c’est trop trop fuuuuun !
Source photographique : Flickr.

Qu’est-ce qui fascine autant dans le crâne humain ? La toute puissance mêlée de gêne et de culpabilité, peut-être, qu’on ressent à le tenir entre ses mains. Cette puissance qu’éprouve le vivant lorsqu’il prend tout à coup conscience d’être et d’avoir plaisir à être, en comparaison de celui qui, évidemment, n’est plus. Tout se passe un peu comme si le crâne n’était en définitive qu’un reflet de l’autre et, dans le même temps, le reflet de nous-mêmes, renvoyé par le miroir déformant du temps. L’ego, en somme, se mesurant à l’alter, tout en se mesurant à lui-même. Pour la plupart d’entre nous, profanes, rien ne ressemble plus à un crâne humain qu’un autre crâne humain. C’est celui d’un autre, mort il y a longtemps, mais ce pourrait être le nôtre, dans peu de temps. Dans cette mesure, le crâne constitue une sorte de portrait-type de l’humain. À la fois éminemment personnel et totalement universel. Un crâne dans les mains, c’est toute l’humanité qu’on soupèse. Dans son abstraction, comme dans sa réalité la plus concrète. Dans son passé comme dans son avenir. Car c’est aussi au temps qu’on se confronte. À ce qui a été et à ce qui sera. En cela, un crâne, c’est aussi un morceau d’éternité. C’est ce qui reste après la mort. Et ce qui reste après la mort, n’est-ce pas l’éternité ?

Mais ce n’est pas tout. Le crâne, c’est aussi la boîte mal fermée qui gardait, dans les deux sens du terme (les protégeant tout en les emprisonnant), un esprit, une mémoire, une sensibilité, bref : une âme. Les ouvertures de cette boîte témoignent encore des plaisirs et des tourments, sans doute, que cette âme a connus. En effet, sur cette boîte, tous les sens sont marqués par des trous, par du vide : le regard, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Du plein et du vide, là encore, pour symboliser la totalité de l’être, pour l’exprimer tout entier. Le crâne, le seul élément du squelette humain qui soit exosquelettique, joue avec l’interne et l’externe, autodésignant, en quelque sorte, par sa structure communicante, sa fonction de messager. En somme, aucun autre objet au monde, sans doute, n’est aussi signifiant qu’un crâne humain. Et en même temps, aucun symbole au monde ne renvoie à une signification plus mystérieuse. Au point qu’on pourrait penser que c’est pour lui, précisément, que Marshall McLuhan affirmait : « Le média est le message ».

Son apparente simplicité formelle permet à ce média d’être « im-médiatement » et universellement compréhensible, même quand il se voit largement schématisé, lors, par exemple d’une transposition en deux dimensions et en bichromie. Cette facilité d’usage liée à cette puissance sémantique explique qu’il a toujours été l’une des icônes favorites des artistes. En cela, il se rattache à cette longue tradition du memento mori qui va de l’antiquité romaine[4] à l’art moderne, en passant par les célèbres natures mortes hollandaises et flamandes des XVIe et XVIIe siècles, et même par certains portraits, dont celui des Ambassadeurs, qui, par son astucieuse anamorphose, constitue l’un des exemples les plus fameux du genre.

Le crâne, le média, le messager, l’ambassadeur.
Holbein, Les Ambassadeurs, 1533, huile sur panneau, 209 x 207 cm, National Gallery.

Jouant sur les binômes plein-vide, vie-mort, présence-absence, le crâne n’est-il pas également, en somme, symbole de création artistique ? On peut affirmer en tout cas qu’il entretient par rapport à l’homme une relation très semblable à celle que l’art entretient par rapport à la réalité vivante. Le crâne, c’est ce qui reste de l’homme une fois que la vie l’a quitté. Plus tout à fait quelqu’un, mais pas tout à fait rien non plus. Car à partir d’un crâne, la science du modelage permet de reconstituer un visage. Partant, des traits physiques révélateurs d’une sensibilité, d’une intelligence, d’un tempérament. Le crâne est donc une mémoire. Un enregistrement. Une re-présentation. Il est l’homme sans plus l’être tout à fait. Un peu comme les raisins d’Apelle leurrent les oiseaux, mais sans être des fruits pour autant.

Philippe Halsman, Dali’s skull, New York, 1952.

Au demeurant, la mort a toujours hanté les artistes. Pourquoi ? Les raisons sont nombreuses et diverses, d’ordres religieux, politique, social…. Répondre à cette question par le menu reviendrait à passer en revue dix mille ans d’histoire de l’art. Ce qui, je te rassure, n’est pas le propos de ce billet. Mais une raison en particulier mérite d’être évoquée : l’écueil ontologique. En effet, si la mort apparaît comme si simple à symboliser, elle se soustrait en revanche, par sa nature même, si j’ose dire, à toute représentation. Oui, car comment représenter ce qu’on ne connaît pas ? Certes, on peut parler de la mort d’un personnage politique, littéraire, religieux, on peut la peindre, on peut la mettre en musique et la chanter. Mais assister à la mort d’autrui, fût-il proche, ce n’est pas faire l’expérience de la mort. Pas vraiment. Pas encore. Parler de la mort, que ce soit à l’aide de mots ou de formes et de couleurs, revient simplement à parler de ce qu’on ne connaît pas.

Mais les difficultés, loin de décourager les artistes, les stimulent au contraire. Et nombre d’entre eux, aujourd’hui, succombent à ce qui apparaît comme un véritable phénomène de mode dans le milieu artistique.[5]

Chante avec moi : Diamonds are a skull’s best friend.
Damien Hirst, For the Love of God, platine, diamants, dents humaines, 2007.

Hirst en fait évidemment partie. Très soucieux de marketing et de communication, il ne pouvait que faire de la mort son fonds de commerce. Sur quoi repose le succès de son œuvre-phare, For the Love of God[6], réalisée en 2007 ? Selon moi, sur trois idées de départ, toutes simples, mais d’une efficacité d’autant plus redoutable :

1) Exploiter un motif à très forte charge symbolique, largement adopté par la culture populaire, dans lequel, comme on l’a vu, la mort, la vie et la création artistique se trouvent étroitement imbriquées. Un crâne donc. Celui d’un homme de quelque 35 ans, ayant vécu au XVIIIe siècle. Siècle, encore un peu, des cabinets de curiosités. Siècle, surtout, d’avancées considérables dans de nombreux domaines : scientifique, philosophique, politique, social et économique. Siècle surtout, des Lumières, autrement dit du recul décisif de la religion dans le monde occidental.

2) Magnifier ce symbole en le dupliquant sous la forme d’un fac-similé en platine et habiller cette réplique de la matière la plus belle qui soit : des diamants. Pas n’importe quels diamants d’ailleurs : 8601 diamants VVS pour être exact, d’une grande pureté donc, garantis « conflict-free » et pesant un total de 1 106,18 carats. Parmi eux, une merveilleuse pierre piriforme de 52 carats, l’une des plus belles au monde également. (Quant aux dents, il s’agit de celles prélevées sur le crâne original. Ce dernier ayant reçu en contrepartie, paraît-il, une nouvelle dentition en or.)

L’idée de revêtir ainsi un crâne de matières précieuses n’est pas nouvelle. Les archéologues peuvent en témoigner. Comme le site d’Anthropology.net le fait justement remarquer, on peut par exemple penser au célèbre « Smoking Mirror », masque de Tezcatlipoca, œuvre aztèque du XVe ou XVIe siècle, réalisée à partir d’un crâne habillé d’une mosaïque de tesselles de turquoise. Damien Hirst connaît cette œuvre conservée au British Museum et a l’a désignée comme sa principale source d’inspiration.

Smoking Mirror, masque de Tezcatlipoca, art aztèque du XVe-XVIe siècle,
crâne humain, turquoise, pyrite, coquillage, cuir, British Museum.

D’abord, ce qui me paraît particulièrement habile et intéressant, dans le fait de recourir à des diamants, c’est que ceux-ci sont déjà, dans notre civilisation, symboles d’éternité[7]. Certes, cette symbolique est d’ordinaire plutôt liée à l’amour, mais n’est-ce pas l’un des topoï artistiques les plus courants que de transposer à Thanatos une symbolique liée à Eros ? L’éternité ? Premier pied de nez à la mort, selon Hirst lui-même.

Ensuite, le diamant renvoie également aux concepts de pureté et de transparence. Ainsi le vide et le plein de la création artistique, et du crâne même, fusionnent-ils enfin en une étincelante réconciliation. Plus que jamais, le crâne se fait passage, message, lieu de transition entre matériel et immatériel.

Last but not least, le diamant joue, par sa nature même, sur l’ambivalence vie et mort. Matériau mort, puisqu’il n’est rien d’autre que du charbon, il se pare cependant, par la lumière qu’il reflète et fait miroiter, de toutes les apparences de la vie. Et en cela, le diamant ne fonctionne-t-il pas à l’identique de la création artistique elle-même ?

Toutefois, il y a un os, si je puis dire. Vraiment, j’ai beau chercher, je ne vois pas l’utilité de ce beau diamant en poire, serti d’autres diamants de même forme. À moins qu’il ne soit censé, peut-être, accentuer le rapprochement de cette œuvre avec quelque idole primitive ? Mais dans ce cas, à quelle divinité cette idole serait-elle supposée faire référence ? Au dieu Money ? Bref : que signifie cet ornement frontal ? Évoque-t-il le troisième œil, celui de l’âme ? Bof. Peut-être est-il gratuit, tout simplement, destiné à renvoyer dans les cordes toute tentative d’interprétation et de rapprochement avec une quelconque volonté de transcendance. En fait, pour moi cette œuvre aurait été bien mieux sans cette parure aussi grotesque que redondante, toute pavée, parée d’une homogène translucidité. Mais sans cette pierre centrale, reconnaissons qu’il eût été difficile de légitimer le prix de vente.[8] Et justement, voilà la troisième idée de génie :

3) Faire délibérément de cette œuvre la plus chère jamais créée – et vendue[9] – au monde. Une symbolique insignifiante, donc, gratuite, pour un prix, lui, hautement significatif, tout ce qu’il y a de moins gratuit. La réalisation de For the Love of God aurait coûté à son créateur la bagatelle de vingt millions de dollars. Pour un prix de vente cinq fois supérieur. Car c’est en effet à 100 millions de dollars (50 millions de livres, soit 74 millions d’euros) que cette œuvre se serait finalement vendue, le 30 août 2007, par l’intermédiaire de la Cube Gallery.[10] Il faut dire que Damien Hirst est un habitué des records : son Lullaby spring, une armoire à pharmacie métallique contenant 6136 pilules peintes à la main, œuvre réalisée en 2002, avait déjà atteint le 21 juin 2007, chez Sotheby’s, la coquette somme de 9,65 millions de dollars (14,4 millions d’euros). Ce qui en a fait l’œuvre la plus chère adjugée en ventes publiques pour un artiste vivant.

Une œuvre d’art, donc, qui n’a nul besoin d’être comprise et appréciée pour être achetée. L’œuvre la plus chère au monde est un investissement avant toute chose. Un investissement qui, en théorie, ne peut que prendre de la valeur. Car unique. En tant que record, n’est-il pas garanti de demeurer dans les livres d’histoire ? Si, bien sûr. Enfin… à condition que le record ne soit pas battu prochainement… Comme le déclare Hirst lui-même avec cynisme : « Je suis un homme d’aujourd’hui, comme tous les artistes. Et maintenant, le monde est différent de toutes les autres époques. C’est peut-être la première fois que l’argent est devenu important pour les artistes. On est un tuyau entre l’art et l’argent. C’est de plus en plus intime. Et si l’argent règne, eh bien c’est comme ça. Je n’en ai pas peur. »

Œuvre fascinante donc. Par sa charge sémantique, et par beauté obscène, d’un évident mauvais goût, mais qui, malgré tout, échappe au kitsch. Comme l’écrit justement un chroniqueur du Telegraph :

If anyone but Hirst had made this curious object, we would be struck by its vulgarity. It looks like the kind of thing Asprey or Harrods might sell to credulous visitors from the oil states with unlimited amounts of money to spend, little taste, and no knowledge of art. I can imagine it gracing the drawing room of some African dictator or Colombian drug baron. But not just anyone made it – Hirst did. Knowing this, we look at it in a different way and realise that in the most brutal, direct way possible, For the Love of God questions something about the morality of art and money.[11]

For the Love of God

Vidéo présentant For the Love of God. Source : Daiylmotion.

Œuvre surtout, de marchand astucieux et de publicitaire génial. Gageons qu’elle n’a pas fini de faire parler d’elle, tant elle ne laisse personne indifférent. Certains veulent déjà y voir la nouvelle icône artistique du XXIe siècle, qui, comme il se doit, sera copieusement pastichée. « Créer un poncif, c’est le génie », affirmait Baudelaire. Au reste, les pasticheurs ont déjà commencé leur travail. Tel l’artiste connu(e) sous le nom de Laura qui réalisa une « installation » parodique, à l’extérieur de la Cube Gallery, à 3h 30 du matin un dimanche : un vieux carton, un sac poubelle en plastic plein, et posé négligemment dessus, un cube de verre contenant une réplique recouverte de 6522 cristaux Swarovski.[12]

Avais-je envie d’être en reste ? Tu me connais (ou pas) : évidemment non ! Alors quant à moi, personnellement et pour ma part, je n’ai pas pu m’empêcher de proposer deux pastiches. Ensuite de quoi je te passe le témoin. À toi d’en produire d’autres.

L’Amateur, GVQ, photoshoperie façon Marcel Duchamp, 2008.

L’Amateur, La Jocdiamonde, photoshoperie façon bling-bling, 2008.

Finalement, tu l’échappes belle, je t’épargne la question tarte à la crème : For the Love of God, est-ce de l’art oui non ? Bon, si tu veux vraiment répondre à cette question, je te propose la chose suivante : tu m’envoies un SMS ; tu tapes 1 si tu penses que ce n’est pas de l’art, 2 si tu penses que c’est du cochon, 3 si tu t’en fous, 4 si tu aurais plutôt pavé de diamants un urinoir, 5 si tu préfères Julien Doré et 6 si tu veux que j’engage la charmante Virginie Efira sur mon blog.[13]

De la même manière, tu es prié de ne pas assaillir ce billet de commentaires oiseux et vaguement moralisateurs du style « Quand je pense tout ce qu’on pourrait faire avec 100 millions de dollars ! Comment les gens qui achètent ce genre de trucs peuvent-t-ils s’endormir le soir quand ils savent que le bidule en question permettrait de construire des hôpitaux et des écoles ou de faire reculer la déforestation. » C’est vrai, tu as sans doute raison. Mais là n’est pas vraiment le propos de ce billet. L’argent est une réalité, dont, depuis le temps, tu devrais connaître le fonctionnement. Alors ne fais pas semblant de la découvrir en jouant les effarouchés. Pourquoi crie-t-on au scandale chaque fois qu’un objet d’art se vend une fortune, mais jamais (ou si rarement) quand une collectivité doit engager cent fois plus pour, mettons, un stade olympique ? L’art a toujours été élitaire. Là non plus, ne fais pas mine de t’en rendre compte seulement maintenant. Certes, on peut ne pas être d’accord avec cette réalité. C’est permis. Mais cela revient un peu à ne pas être d’accord avec le fait que le soleil est lumineux. Légitime, oui, mais crétin.

Les vraies questions qu’on peut se poser, à mon sens, sont les suivantes : quelle est la prochaine étape ? Créer – et vendre – encore plus cher ? L’art se réduit-il donc de plus en plus à une compétition commerciale ? Récupérer un symbole aussi fort, le vider progressivement de sa substance pour n’en faire finalement qu’un ornement à la mode, une sorte de sculpture-bijou à la sauce pop rock, une vanité renvoyant circulairement à sa propre vanité, à l’insignifiance de son propre message (l’argent conduit le monde et la création artistique)… tout cela nous invite-t-il vraiment à une réflexion sur la condition humaine et sur celle de l’art, comme le faisait en son temps, par exemple, les Bergers d’Arcadie ? Oui et non. Oui peut-être, parce que cette œuvre a déjà fait couler beaucoup d’encre, plus ou moins sympathique, plus ou moins virtuelle, sur sa nature d’œuvre d’art. Et j’estime que c’est généralement le propre d’un travail de qualité que d’échapper à l’indifférence. Mais non, parce que cette œuvre, à mon sens, sera rapidement désuète et oubliée. Pourquoi ? Précisément parce que, en tant que prolongement d’un effet de mode mêlant tout à la fois funèbre et bling-bling, elle subira à son tour le contrecoup de tout effet de mode : elle se démodera vite. C’est le lot des œuvres trop calculées, trop formatées pour plaire… ou déplaire. Au reste, puisqu’elle s’est délibérément engagée sur la voie de la course au « plus cher du monde », gageons qu’elle sera bientôt dépassée par une autre œuvre, d’un prix encore plus extravagant – puisqu’il n’y a bientôt plus que dans le domaine de l’argent qu’on puisse encore choquer.[14]

« Le mauvais goût, c’est de confondre la mode, qui ne vit que de changements, avec le beau durable » disait Stendhal. Galvaudé, usé car trop vu partout, tout symbole, même de mort, même d’uchronie, même tout pavé d’éternité, finit inexorablement par être broyé par les mâchoires du temps. En définitive, l’historien de l’art que je suis (aussi) voit un peu à cette œuvre de Damien Hirst l’avenir des prestigieux cabinets de Louis XIV. Meubles somptueusement plaqués de pierres semi-précieuses, ils n’échappèrent cependant pas à la tyrannie de la mode. Certes, on aurait pu les remiser, tout simplement, dans des châteaux de province et les y oublier jusqu’à des jours meilleurs. Mais la valeur intrinsèque des matériaux utilisés, loin de les mettre à l’abri de toute altération, précipita au contraire leur disparition : dès le début du règne de Louis XV, on les démonta de manière à récupérer les panneaux de pietre dure, panneaux qui vinrent orner de nouveaux meubles, plus au goût du jour…

For the Love of God connaîtra-t-il le même destin que les cabinets de Louis XIV, son mobilier d’argent et le collier de Marie-Antoinette ? Wait and see.

Références bibliographiques

  • Pascale Dubus, L’art et la mort. Réflexions sur les pouvoirs de la peinture à la Renaissance, Paris, Éditions CNRS, 2006, 120 p., 12 illustrations. ISBN 2-271-06458-9.
  • Michel Guiomar, Principes d’une esthétique de la mort, Paris, Éditions José Corti, 1988. 496 pages. ISBN : 2-7143-0293-9.

Références Internet

Notes

[1] Ne rigole pas ! En rendant une petite visite au blog d’Alexia, j’ai constaté que certains de ses lecteurs, moyennement d’accord avec sa façon d’aborder certain art contemporain, trouvaient opportun de lui demander où elle avait fait ses classes !…

[2] Fine allusion, bien sûr, à l’excellent blog consacré à l’art moderne, rédigé, précisément par Lunettes rouges.

[3] Lire aussi, à ce sujet, l’article de William Turler, paru dans L’Hebdo du 30 août 2007 et en ligne chez Largeur.com.

[4] Hominem te esse memento. « Souviens-toi que tu n’es qu’un homme », murmurait un esclave à l’oreille des généraux qui défilaient en triomphe sur leurs chars, au retour de leurs campagnes victorieuses. Cf. Tertullien, Apologétique, chapitre XXXIII.

[5] Je pourrais citer des centaines d’exemples depuis, notamment, Andy Warhol. Alors juste un : hier soir, tandis que je remontais dans la lecture du blog d’Alexia, deliredelart.blog.20minutes.fr, je suis tombé sur cette note consacrée aux cadavres de Maurizio Cattelan.

[6] Pour la petite histoire, le titre n’aurait rien de bien religieux, contrairement à ce qu’on pourrait croire de prime abord. En réalité, il lui aurait été inspiré par une des expressions favorites de sa mère : « Pour l’amour de Dieu, qu’est-ce que tu vas encore inventer ?! »

[7] Eh quoi ? Tu n’as jamais vu Diamonds for ever ? Faut sortir, un peu, mon vieux !

[8] Damien Hirst a d’ailleurs un peu raté son coup, car ce n’est pas le plus beau diamant des vingt dernières années. Non, le plus beau va être mis en vente à Hong-Kong le 28 mai prochain chez Christie’s. Il pèse plus de 100 carats (le quatrième au monde à dépasser ce poids) et est estimé à plus de 6 millions de dollars. Source : www.firstluxe.com.

[9] À tout le moins pour un artiste vivant. Car sinon, rien qu’en 2007, d’autres œuvres, d’artistes non contemporains, ont dépassé cette somme, notamment dans le cadre de ventes privées.

[10] Si j’emploie le conditionnel, c’est parce que les mauvaises langues prétendent qu’en réalité, l’œuvre n’aurait pas atteint ce prix symbolique. Et que le « groupe d’investisseurs ayant requis l’anonymat » ne serait autre que Hirst lui-même. Ou à tout le moins, que ce dernier aurait payé une partie du prix de l’œuvre de manière à maintenir ce prix exorbitant de 100 millions de dollars.

[11] « Si n’importe qui d’autre que Hirst avait réalisé cet étrange objet, nous aurions été choqués par sa vulgarité. Ça ressemble en effet à ce genre de truc qu’Asprey ou Harrods pourrait vendre à de crédules clients venus des pays pétroliers, dotés de sommes illimitées, de peu de goût et d’aucune connaissance en matière d’art. Je l’imagine très bien trônant dans le salon de quelque dictateur africain ou de quelque baron de la drogue. Mais Hirst n’est pas n’importe qui. Sachant cela, nous regardons cet objet d’une autre façon et nous nous rendons brutalement compte que For the Love of God soulève un certain nombre de questions d’ordre moral relatives aux rapports qu’entretiennent art et argent. » Source : www.telegraph.co.uk.

[12] Source : www.ad-i.co.uk.

[13] Prix du SMS : 350 euros HT.

[14] À preuve la distrayante suite de commentaires sur le thème « c’est scandaleux de vendre de l’art aussi cher », qu’il t’est loisible de lire, si tu as beaucoup d’humour et de temps à perdre, à la suite de l’article « Hirst présente l’œuvre la plus chère jamais produite à Londres ». Encore une fois, ô mon lecteur, merci de m’épargner cela.

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2 commentaire sur Et in Artdecadia ego

  1. Alors, là, c’est un comble ! Je me dis : je vais prendre l’air. Pas de cravate à pois (beurk) sur une chemise à rayures (re-beurk – On croirait voir le présentateur de la RTBF!). Cool Richard/t ! Quitte ta pyramide, ton sphinx, tes momies, pour un temps, à tout le moins …

    Et ma première rencontre, dans cette « second life », c’est ? Un crâne. Un vrai … au rictus adamantin. Mais je rêve, ou plutôt … je cauchemardise !

    Je tente de m’enfuir. De m’enfouir dans le giron d’une gente dame … Et je rencontre Jocdiamonde !

    Non, pas ellle, pas cette acariâtre ! Qui a osé évoquer un sourire à son sujet ? Un reproche ambulant, cette femme … Regardez-la. Mais regardez-la donc : ses mains, surtout. La droite, en particulier : « quelqu’un m’a dit » qu’elle voulait vérifier sur sa toute nouvelle Rolex l’heure à laquelle j’allais rentrer …

    Je n’en avais pas vraiment envie, moi, de rentrer …

    Mais, pour l’amour de Dieu, pourquoi suis-je tombé sur elle, ce soir ? Pourquoi, aussi, suis-je tombé sur Hirst ?

    Je me sauve, au pas de course ! Je retourne vers mon désert … Réfléchir, sur l’art en général ,et sur la condition humaine, en particulier …

    Ramsès, ouvre-moi la porte …

  2. Cela se pourrait fort bien, Olivier. Car pour Ramsès, c’était simplement pour annoncer de manière détournée mon prochain billet; quant au sésame, je me réserve le droit de ne le divulguer qu’à cette occasion.

    Je me « venge » en mettant en pratique la réponse obtenue après mon commentaire du 13 mars. Pas de raison que je divulgue tout, tout de suite …

    Na ! (Comme disent les Enfants du Belgistan)

    Amicalement Richard

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