Précis de conversation contemporaine

Il est connu de toi tous que j’aime les vieux trucs. Au point que j’en ai fait mon métier. Amateur de vieux trucs. J’hésite à mettre ça, parfois, sur ma carte de visite. L’autre jour, quelqu’un m’appelle. « Vous expertisez aussi les peintres de maintenant ?

- Non, pas du tout, je regrette. Je me limite à la peinture ancienne.

- Ah d’accord ! vous faites seulement les vieux tableaux ! »

En fait, non, je ne fais pas de vieux tableaux, ai-je été tenté de répondre. Je n’ai pas ce talent. Mais sinon, en tant qu’expert en arts anciens, oui, c’est effectivement l’idée : je m’occupe bien de vieux tableaux. Et vu le nombre de siècles, de pays et d’écoles que couvre l’expression vague d’« arts anciens », cela suffit amplement à mon bonheur.

Au reste, ce qui est vrai pour les beaux-arts ou les arts appliqués vaut pour nombre d’autres domaines, je le reconnais volontiers. Domaines parmi lesquels se trouvent la musique, le cinéma et, évidemment, le langage et la littérature. Toutefois, je me rends compte qu’à chérir les antiquités langagières, on se heurte vite aux limites de la communication. Soit je ne me fais pas comprendre, soit j’entrave que dalle à ce qu’on me jacte dans les esgourdes.

Du coup, je me suis mis à collectionner certains mots et expressions auxquels je n’étais pas très accoutumé, insuffisamment ancré que je suis, sans doute, dans le quotidien du jour d’aujourd’hui. A les collectionner et à les traduire. Car qui sait ? toi aussi, peut-être, tu éprouves l’envie de comprendre de quoi qu’on te cause, parfois. Toi aussi, peut-être, tu as à cœur de te faire entendre. Bref, toi aussi, peut-être, tu en as marre de passer pour un vieux con. Si tel est le cas, suis-moi et apprends.

A quelqu’un qui te remercie, ne réponds plus : « je vous en prie », mais dis : « pas de problème », ou mieux encore : « pas de souci ».Tu ne saisis pas le rapport ? A vrai dire personne ne le saisit. Si ce n’est que, peut-être, le fait de dire merci semble devenu problématique pour certains.

D’ailleurs, préfère dorénavant et systématiquement le substantif souci à celui de problème, ce dernier étant désormais à proscrire de ton vocabulaire. Exemple : « Monsieur Boulu, j’ai un souci avec l’une des marches de mon d’escalier qui est cassée. » Là, normalement, tu constateras que souci confère d’emblée un caractère beaucoup plus réfléchi à ta déclaration. En effet, avoir des problèmes, c’est à la portée de n’importe quel péquin. Mais se faire du souci, tout en prenant l’air préoccupé qui va avec, ça te pose un homme.

Quand tu as des excuses à présenter, au lieu de « veuillez m’excuser », dis simplement : « je m’excuse ». Car en matière d’excuses, tu me l’accorderas, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Si tu tiens vraiment à marquer ton embarras, tu peux articuler, très vite, un « désolé », à la mode britannique. Concis, sobre et efficace. C’est en effet un moyen habile de renverser les rôles. Et de replacer le sujet sur soi – ce qui est quand même le but de toute bonne conversation, n’est-ce pas ?

Tu as dit une sottise et tu cherches une formule passe-partout qui te permette de sauver la face ? Dans ce cas, je ne saurais assez t’encourager à user de l’expression « au temps pour moi ».[1] . Personne ne la comprend vraiment, mais c’est précisément ce côté abscons qui plaît. Parce qu’il te donne l’air moins… parce qu’il donne à tous l’impression que tu reconnais ton erreur mais que tu n’en penses pas moins. Merci qui ?

Dans un même ordre d’idées, il n’est pas dommage que tu aies malencontreusement brisé ta belle jatte de Sèvres. Non. Et ça n’est même pas regrettable. Non, c’est dommageable. Plus long à dire, certes, mais tellement euphonique, tu ne trouves pas ?

Es-tu encore de ceux qui mènent leur vie bon an mal an ? Oui ? Dans ce cas, il me semble important de te signaler, mon petit bonhomme, qu’une vie, aujourd’hui, ça se gère. Oui-da, ça se gère comme une fortune, un empire immobilier ou une administration. Tu as des sentiments ? Oui ? Eh bien eux aussi, tu les gères, sinon ça traîne partout et ça fait désordre. Pour tout dire, ce verbe est l’un de mes préférés. C’est un peu comme des chaussettes blanches : ça va avec tout. Paraît-il.

Enfin, ami collectionneur, lorsque tu te trouves dans la galerie d’un antiquaire et que tu remarques un objet qui te plaît, de grâce, ne t’exclame surtout pas qu’il est beau ou intéressant ! Non, grands dieux non ! Tu dis, l’air de ne pas y toucher, qu’il est amusant. Et si l’antiquaire finit par te faire un bon prix, tu peux même aller jusqu’à le qualifier – l’objet, pas l’antiquaire – de sympathique.

Bon. That’s all, folk ! comme disait Virgile. La prochaine fois, si tu es sage, on parlera espace et convivialité.

Notes

[1] Expression qu’il n’est d’ailleurs pas insensé d’écrire « autant pour moi », contrairement à ce qu’on lit de-ci de-là, attendu que son origine militaire reste très sujette à caution.

© 2009, Les Chroniques d'un Amateur professionnel. Tous droits réservés.

Les billets suivants peuvent vous intéresser

Ce billet a été publié dans Coquecigrues, billevesées & autres balivernes. Mettre un signet sur le permalien.

8 commentaire sur Précis de conversation contemporaine

  1. Je salue avec joie la publication de ce nouveau billet que d’aucuns attendaient avec une impatience croissante. Si si.

    Perso, je cause dab plutôt style cool mais là comme je squatte chez un amateur de trucs qu’ont de la prestance et du chien, jfais des efforts de tenue et je tourne sept fois mes doigts au dessus du clavier avant de taper. Je choisis avec soin les lettres qui composent mes mots et je transpire avec ardeur pour agencer mes mots en des phrases acceptables. C’est du boulot ! Pour finir, je tiens juste à préciser à tous les gentils (et aux méchants aussi s’il y en a, ils se reconnaitront le cas échéant) lecteurs de notre cher hôte que je me range sous la bannière des ardents défenseurs du « autant pour moi » qui me semble (quoiqu’en dise l’Académie) plus sensé que l’autre acception. Mais j’avoue ne pas utiliser la formule très souvent.

    Cher hôte, continuez encore longtemps à faire de vieux tableaux et de vieux billets de derrière les fagots comme vous en avez le secret, c’est tout le mal que je vous souhaite.

    Au passage le quelqu’un de l’autre jour aurait pu lancer de façon encore plus « moderne » : – Ah d’accord ! vous faîtes dans les vieux tableaux ! Moi, je suis dans les assurances. La Mondass, vous connaissez ? Tenez, voici ma carte. Appelez-moi. C’est que les vieux tableaux, vaut mieux bien les assurer, nespa ? Et, à la Mondass, cherchez pas, on est les meilleurs !

    Allez, entre vieux cons, permet-moi de t’en serrer cinq.

  2. Je goûte fort votre esprit et votre lucidité concernant l’un des maux de notre siècle mon ami ! Je vous saurais gré de continuer à nous divertir ainsi de charmante et délicieuse façon, afin d’égayer nos mornes journées d’hiver (sans doute passées à deviser avec de sombres idiots dans de vastes « zaupeunes spaïsses » pour la plupart d’entre nous).

    En d’autres termes, j’kiffe grave c’t'article !

  3. Merci beaucoup, c’est moi qui suis flattée à présent… Ma fierté frétille et ronronne !

  4. Il est d’évidence, mon cher Olivier, que l’acribologie est à l’heure du « texto » gribouillé par nos jeunes têtes blondes sur leur portable une science bien éloignée de leur contexte, ô combien rénové, de la langue que l’on disait, il y a très jadis, de Voltaire !

    Cet idiome se brésille tant il est continuellement mis en capilotade.

    Et cette façon de confabuler que vous épinglez à juste titre dans ce billet, m’est tout autant qu’à vous plaie ouverte.

    PS.

    A ceux qui poussent l’outrecuidance de se piquer d’un langage encore plus ampoulé que le mien, j’aime à dire :

    « Au taon pour moi, au paon pour toi ».

    Bien à vous. Richard

  5. Archibald

    Ah ! Enfin une petite note réactionnaire comme on les aime ! J’abonde en ton sens contre l’hégémonie du verbe gérer. Dans le genre il y a aussi créer. Nous sommes tous devenus des créateurs, et la situation est devenue ingérable. D’où peut-être on aurait tiré l’expression « bouffer la feuille » ? Sache que tu n’es pas seul, je te comprends et compatis. J’imagine qu’il est très difficile de commenter un tableau de maître dans le langage d’un « commercial » ou d’un commentateur sportif, comme par exemple : « J’ai fait 10 ans du Rembrandt dans le 62 et le 59. Jamais aucun souci avec aucun client au niveau des gestions de coûts à dépenser dans la surface de réparations. À la Mondass on de décarcasse ! »

  6. Bravo pour ce billet à l’ironie très XVIII° !

    Un petit livre qui devrait vous intéresser : « 99 mots et expressions à foutre à la poubelle » de Jean-Loup Chifflet (Points, Seuil). Ce grammairien y fustige des formules comme « au niveau de, quelque part, tout à fait, j’ai envie de dire, y a pas d’souci » et l’envahissant « au jour d’aujourd’hui »…

    Dans son billet du 9 novembre, Robert Solé (Le Monde) relevait à juste titre l’éclosion prometteuse d’ »ou encore » : « C’est une spécialité des Monsieur ou Madame Météo à la radio et à la télévision. Demain, il va pleuvoir à Rennes, Lille ou encore Paris. Après-demain, en revanche, on peut s’attendre à des éclaircies sur la Bretagne, l’Ile-de-France ou encore le massif central. (…) tout le monde s’y est mis joyeusement. On annonce des manifestations à Toulouse, Marseille ou encore Bordeaux, des licenciements chez Peugeot, Citroën ou encore chez Renault… »

    Il faudrait tout de même dire à Robert Solé que la préposition « à » doit se répéter devant chaque complément : « à Rennes, à Lille, à Paris »… Ce faisant, il commet une faute que font souvent les présentateurs de météo. A leur propos, qui leur dira de cesser d’ajouter un « e » à « vingt » quand il est suivi d’une consonne : « Il fera vingt-e-trois degrés demain à Paris » ? C’est agaçant. Evelyne Dhéliat elle-même tombe dans ce travers. Dieu sait pourtant si je suis prêt à beaucoup lui pardonner ! Mais là, non vraiment, je ne peux pas.

  7. L'Amateur

    Dieu sait pourquoi, toutes mes autres réponses ont disparu. Le plugin « Comback » fait visiblement des siennes. Il faudra que j’examine ce problème de près. Mais pas maintenant, j’ai la flemme.

    Merci, cher Chouan, de cette petite visite et de votre commentaire. C’est un plaisir de vous voir ici. Même si je suis un peu honteux de vous accueillir sur un terrain en jachère. (Mais je ne désespère pas de m’atteler de nouveau à la tâche.) Une fois encore, je me rends compte, en vous lisant, que j’ai trouvé mon maître. Pas seulement sur le plan de l’élégance vestimentaire, mais aussi sur celui de l’élégance langagière. (Les deux vont souvent de pair, vous avez remarqué ?) Merci aussi de cette référence à l’ouvrage de Jean-Loup Chifflet. J’avais entendu parler ce livre à la radio et m’étais promis de me le procurer. Il faut toujours tenir ses promesses. Même celles qu’on fait à soi-même.

    Pour ce qui est du « vingt-e », ne s’agit-il pas là d’une question d’accent ? En Suisse, par exemple, le chiffre 20 est systématiquement prononcé « vinte ». Dans le nord de la France aussi, si mes souvenirs sont bons. A vrai dire, j’aime assez ces particularités régionales qui mettent un peu de fantaisie dans un monde qui s’uniformise de plus en plus… (OK, c’est aussi ma moitié helvétique qui parle. :) )

  8. Nie znam się do końca na tym temacie ale miło się czyta.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>