Retour à Champ de Bataille

Épisode I : Des Créquy aux d’Harcourt[1]

Il y a quelques semaines, je te conviai à une petite visite du château de Champ de Bataille. Il est temps pour moi de tenir mes promesses. Note que je le fais avec un brin de réticence. Et ce pour deux raisons. La première tient au fait que, parfois, lorsqu’on aime beaucoup quelque chose, on a, par pur égoïsme, envie de le garder pour soi seul. Cela dit, Champ de Bataille n’a pas attendu ton serviteur pour se tailler une belle réputation touristique. La seconde (mais qui est étroitement liée à la première), c’est que je sais cet endroit critiqué par quantité de quidams qui se croient autorisés à émettre des jugements d’ordres esthétique, historique, et même éthique, sous le prétexte qu’ils se piquent d’histoire, d’art, d’antiquités et même de goût. Bref, tu l’auras compris, Champ de Bataille, comme son nom l’indique, est, encore aujourd’hui, un lieu de controverse et de polémique. Or d’ordinaire, celles-ci ne me font pas peur. Je suis même un excellent débatteur et bretteur, tout doucement dans l’allée. Mais en ce moment, déjà accablé de lassitude pour des raisons personnelles, je me sens proprement exténué à l’idée de devoir répondre à d’ineptes remarques, dont, le plus souvent, l’ignorance le dispute à la jalousie et à la présomption. D’un autre côté, ami lecteur, je te sais de nature enthousiaste, courtois et propre sur toi. (Ne t’ai-je point fait à mon image ?) Donc rien à craindre de ton côté, pas vrai ? Alors dans ce cas, comme à Versailles au bon vieux temps louis-quatorzien, visse ton tricorne à ton chef, prends ta rapière et suis-moi !

Situation géographique

Champ de Bataille est situé en Haute-Normandie, dans le département de l’Eure, au sud-ouest de Rouen et nord-ouest de la charmante ville d’Évreux, sur la commune du Neubourg.

Le nom

Pourquoi « Champ de Bataille », te demanderas-tu ? Pour tout dire, on ne sait pas trop. Diverses hypothèses ont cependant été émises. La dernière en date mentionne l’importante bataille qui a eu lieu en 935, opposant, prétendument, les familles de Guillaume Longue-Épée et de Robert le Danois. Si je dis « prétendument », c’est que ça semble moyennement vraisemblable. Car, si l’on paraît ignorer l’année de naissance dudit Robert, on sait néanmoins qu’il est mort en 1037. Or, on imagine quand même mal qu’il fût né suffisamment tôt pour prendre part au combat de 935 ! En outre, la fameuse bataille qui a permis à Guillaume Longue-Épée d’écraser la révolte des barons du Bessin et du Cotentin est censée se situer à « Pré la Bataille » et non à « Champ de Bataille »… Maintenant, peut-être que de récentes recherches ont permis d’affirmer que celui-ci égale celui-là. Autre hypothèse, bien sûr nettement moins prestigieuse, lue il y a quelques années : ce nom de « Champ de Bataille » pourrait tirer son origine du fait que cette vase étendue de terre et de végétation, ce champ en somme, aurait appartenu à un dénommé Bataille… Encore moins probable : au XIXe siècle courraient de nombreuses légendes sur le premier propriétaire de Champ de Bataille. Celui-ci aurait combattu en duel contre un autre seigneur des environs, sur les terres mêmes qui, peu après, accueillirent son château. Mouais. Bref, comme tu le vois, pas mal de flou subsiste encore. Mais cela n’aiguise-t-il pas d’autant plus ta curiosité ?

Jusqu’en 1992

Le premier propriétaire, et le bâtisseur du château, justement, qui fut-il ? Son nom est Alexandre de Créqui (ou Créquy).[2] Ce gentilhomme, qui avait participé à la Fronde, s’est vu exilé sur ses terres par Mazarin. Entendant mener grand train en Normandie, il fit construire son château de Champ de Bataille entre 1653 et 1665, soit à la fin de la Régence d’Anne d’Autriche et au tout début du règne « personnel » de Louis XIV. Ce château qu’on voulait splendide et imposant, accéléra d’ailleurs la ruine de son propriétaire. À la mort de Créquy, c’est son neveu, Gabriel-René, premier marquis de Mailloc, qui hérita de Champ de Bataille. Mais il ne s’y installa pas, apparemment peu intéressé par ce domaine, lui préférant celui de Mailloc. Et comme il avait épousé, en juillet 1720, Claude-Lydie d’Harcourt, fille du duc d’Harcourt et maréchal de France, c’est tout naturellement qu’à son décès en 1724, Champ de Bataille échut à Anne-François d’Harcourt, duc de Beuvron (1727-1797), son neveu. Au contraire de son oncle, celui-ci fit de ce château sa résidence principale. Et c’est ainsi que jusqu’en 1992, Champ de Bataille demeura dans la famille d’Harcourt. Du reste, en 1966, 126 membres de cette dernière s’y réunirent pour y célébrer le millénaire de la Maison d’Harcourt, autour de Lord Harcourt, du marquis d’Harcourt, chef de famille, et du duc d’Harcourt, chef de la branche de Beuvron.

Et après 1992, te demandes-tu (pour peu que tu aies un peu suivi), que s’est-il passé ? Ah, eh bien justement, c’est là que les choses deviennent intéressantes. Mais à cause de ce mauvais goût pour le suspens qui me caractérise, tu ne le sauras pas. Ou du moins pas avant le prochain épisode. Prochain épisode, qui, sauf grève sauvage du scénariste ton serviteur, devrait être diffusé ici même, en avant-première, dans les jours à venir.

Références Internet

Références bibliographiques

  • « Champ de Bataille », numéro spécial de Connaissance des Arts rédigé par Jean-Jacques Gautier et Jean-Louis Gaillemain, hors-série no 110, Paris, Connaissance des Arts, 1997.
  • François-Charles d’Harcourt, Duc d’Harcourt. Le château de Champ de Bataille, notice historique et descriptive, Paris, A. Barry, [s.d.].
  • Ozanne, Le domaine du Champ de Bataille. Son origine, création du château, ses seigneurs, Le Neubourg, Billard, 1876.
  • Promenade à Champ de Bataille, textes de Franck Ferrand, Jean-Jacques Gautier, Patrick, Pottier, photographies de Daniel Descamps et al., créé par le Studio High Line Paris pour Jacques Garcia, mai 2007.

Notes

[1] Sous-titres pour les malentendants : le titre de ce billet « Retour à Champ de Bataille » est un clin d’œil à l’excellente mini-série télévisée du début des années quatre-vingt, intitulée Retour au Château, et dont, décidément, il faudra que je te parle un jour prochain.

[2] « Alexandre de Créquy, comte de Créquy-Bernieulles et de Cléry, baron de Combon, seigneur de Champ-de-Bataille. Né en 1628, il épousa en 1651 Marie Maignard, fille de Charles, seigneur de Bernières, Président du Parlement de Normandie et de Françoise Puchot. Il montra une grande activité politique durant les événements de la Fronde, comme partisan du duc de Longeville. Il reçut mission en 1652 de lever des régiments de cavalerie. Il persista dans son opposition et en 1657, on le retrouve aux assemblées de Normandie en proie à la révolte, reprochant au duc de Longeville son revirement en faveur de Mazarin. Il n’attendit cependant pas les troupes royales qui, suite à l’assemblée de Conches (1658) vinrent s’établir chez lui. En fuite, il fut condamné à mort par contumace, fut même exclus dans une première amnistie, consécutive au pardon accordé au prince de Condé. Il rentra cependant en grâce en 1660 et fit construire le magnifique château du Champ-de-Bataille, commune de Sainte-Opportune-du-Bosc, ce qui d’ailleurs le ruina. Il mourut sans enfants le 5 août 1702 et l’héritage passa aux mains de son neveu Gabriel-René, marquis de Mailloc. » Source : Famille.de.crequy.com

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4 commentaire sur Retour à Champ de Bataille

  1. Richard LEJEUNE

    C’est pas du jeu ! J’ai tout fait : tricorne, rapière et tutti quanti … Et pour quoi ? Pour devoir patienter jusqu’au prochain épisode ?

    C’est pas du jeu ! J’étouffais (de rage)avant d’écrire ces mots …

    C’est pas du jeu ! Mais comme c’est toi qui détiens les règles, je ne puis que m’incliner …Comme à Versailles, au bon vieux temps louis-quatorzien …

    (Oups. Le tutoiement … Echappé … C’est votre prose et la sympathique tournure du message qui m’y ont entraîné).

    Cordialement

    Richard

  2. stanze

    Danke für den wunderbaren Artikel. :)

  3. Monsieur, En parcourant votre site, je remarque que vous avez renvoyé un lien sur le site famille de Créquy dont je suis l’auteur, et je tiens à vous en remercier. Je voulais toutefois vous signaler que l’adresse de ce site vient de changer et que les liens anciens sont de ce fait erronés. http://famille.de.crequy.com

    Cordialement René Lesage

  4. Monsieur,

    A la lecture de votre blog délicieux et de cet article en particulier, une question me turlupine, que Dieu me pardonne : portait-on déjà le tricorne à Versailles sous le quatorziesme ?

    Auriez-vous la gentillesse de lever ce doute affreux, qui vient bouleverser mes représentations mentales de la mode, que j’en suis encore tout retourné, tiens.

    Bien à vous,

    Olivier, amateur de vieux trucs aussi

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