Une page de (non) publicité

« Pourquoi ne faites-vous pas plus de publicité ? » Cette question, qui revient comme une antienne, m’a encore été posée hier. Tant il est vrai, en effet, que je ne fais aucune publicité quant à mes activités d’expert et de courtier en objets d’art anciens. Alors la question, oui, pourquoi ? Je vais tâcher de répondre ici à ce pourquoi, une fois pour toutes. Cela me permettra, la prochaine fois que la question m’est posée, de renvoyer à ce billet et de m’épargner tout nouveau discours sur le sujet. Un blog est un outil bien pratique en définitive !

La première chose que j’ai coutume de répondre, c’est que la publicité, dans mon cas, serait contre-productive. En effet, la plupart de mes clients attendent de moi la plus grande discrétion. Ils possèdent de beaux objets, qu’ils ont généralement acquis au cours de leur vie, ou, plus généralement encore, qui leur ont été transmis par leur famille. Pour différentes raisons qui leur appartiennent, ils sont amenés à s’en dessaisir.

Or cette séparation va rarement de soi. Je le sais pour être moi-même passé par là. En mettant en vente des objets qui nous ont accompagnés toute notre vie, on éprouve des sentiments mêlés. La frustration, bien sûr, mais aussi, parfois, souvent, un sentiment de déloyauté, par rapport à ses parents, ses grands-parents, ses aïeux… et par rapport aussi (surtout ?) à soi-même. « Ne suis-je pas en train de renier ma famille en vendant ce portrait ? Plus encore, ne suis-je pas en train de me renier moi-même ? » La vente d’un objet d’art est souvent vécue comme une expérience humiliante. Et monnayer ses souvenirs, voire des symboles d’appartenance, n’est jamais facile. Du coup, on évite d’ébruiter la chose. « Ecoutez, je m’adresse à vous, parce que vous n’avez pas vraiment pignon sur rue, vous comprenez ?… » Trop aimable, me dis-je in petto. Mais oui, évidemment, je comprends. Effectivement, passer par une grande maison de ventes, c’est courir le risque de voir ses objets publiés dans un catalogue. Et si verba volant, scripta, n’est-ce pas… Tandis que moi, je peux garantir à mes clients un anonymat total – pour peu qu’ils n’enfreignent pas la loi.

Le souci de discrétion est parfois très exigeant : souvent, mes clients refusent que je publie leurs objets sur Internet ou ailleurs. Ou alors, avec restrictions. D’où ma formule « Happy Few », qui permet de montrer commodément des objets d’art à un cercle restreint d’amateurs. L’érotisme du caché-montré en somme.

La deuxième raison pour laquelle je ne fais pas de publicité – du moins pas à proprement parler – tient au fait que je ne crois pas à son efficacité. Amateur moi-même, je sais par expérience que j’achèterai un objet bien moins parce qu’il est vendu par tel ou tel que parce qu’il me plaît et que le prix demandé est en rapport avec sa qualité. Ce sont là mes seuls critères, en dehors du caractère licite de la transaction bien entendu. En outre, les amateurs d’art (les vrais, ceux qui collectionnent ! – et pan dans les dents de tous ceux qui se prétendent tels, mais qui, en dépit de leurs énormes moyens financiers, n’achèteront jamais une œuvre d’art sous le fallacieux prétexte « qu’ils ont déjà tout ce qui leur faut » !), les amateurs d’art, disais-je, sont des chasseurs et des explorateurs dans l’âme. C’est le plaisir et l’excitation de la découverte fortuite qui les meuvent. C’est le dessin de Delacroix découvert dans un vieux carton poussiéreux, parmi de méchantes gravures découpées dans des livres. C’est le plâtre de Rodin qui gît, au fond d’une manette, en compagnie de moulages destinés aux leçons de dessin d’antan. C’est la paire de flambeaux de Cousinet, qui, oubliés au fond d’un placard, sont tellement noirs d’oxydation que leur splendeur s’en trouve occultée, ainsi que leur prestigieuse origine… L’amateur d’art est un inventeur de trésors. Et par nature, rétif à toute publicité.

Ce qui m’amène à la troisième raison. Non la moindre d’ailleurs. Je ne fais pas de réclame car j’ai vraiment horreur de cela. J’ai horreur de trouver ma boîte aux lettres – qu’elle soit physique ou numérique – encombrée de propositions dont je n’ai que faire. J’ai horreur de ces appels téléphoniques qui interrompent mes repas, ou qui viennent troubler mes rêveries tandis que j’écoute une sonate de Mozart ou le doigté sautillant de Fats Waller. Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’il te fasse.

En outre, je dois bien admettre que je n’aime pas me vendre. Je ne sais pas le faire. « Vous péchez par orgueil, mon fis. » C’est vrai, mon père. J’en suis conscient. Mais je suis aussi convaincu que le bouche à oreille est la meilleure publicité. Sinon la seule. J’ai la prétention de penser qu’il suffit à ma survie.

Mes seules concessions, jusque là, ont été ce site internet à partir duquel je te parle, ô toi, mon lecteur mon frère, et des pages sur Facebook et Twitter. Je ne pense pas faire davantage à la gloire de mes activités professionnelles. Car ces seules concessions me prennent déjà suffisamment de temps comme cela.

« Tout cela est bel et bon, mais dire qu’on ne fait pas de publicité, n’est-ce pas déjà faire de la publicité ? » Merci de ta question, ô mon lecteur mon frère. Tu n’es décidément pas idiot et je suis fier d’écrire pour des personnes à l’esprit aussi délié. Oui, parler de soi et de son métier est déjà une forme de publicité. Mais on peut aussi y voir, plus sûrement, une forme d’égotisme sur l’autel duquel, parfois, je le confesse, il m’arrive de sacrifier mon goût pour l’ombre et la discrétion.

À ce sujet, me revient en mémoire ce mot de Chamfort : « J’ai renoncé à l’amitié de deux hommes, l’un parce qu’il ne m’a jamais parlé de lui, l’autre parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi. »

Comme quoi, là encore, tout est affaire de mesure.

© 2011, Les Chroniques d'un Amateur professionnel. Tous droits réservés.

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6 commentaire sur Une page de (non) publicité

  1. Moi j’aime pas la publicité :(

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