Le 25 novembre dernier, le Museum für Völkerkunde Hamburg (le Musée des Arts populaires de Hambourg) inaugure une exposition baptisée Macht im Tod - die Terrakotta-Armee des Ersten Kaisers von China [1] exposait, à l’insu de son plein gré semble-t-il, huit copies de ces guerriers en terre cuite que le fameux empereur Qin Shi Huang (ca. -259 — -210 avant J.C.) avait fait placer par milliers dans son spectaculaire mausolée de Xi’an.

Le 11 décembre, un visiteur au regard aiguisé aurait levé le lièvre. Du coup, panique au musée — une panique qui, on l’imagine, aurait fait pâlir d’envie Ben Stiller et Robin Williams. En catastrophe, les conservateurs décident de fermer les portes de l’exposition et même, fait inédit, d’offrir aux visiteurs la possibilité d’être remboursés. Toute l’histoire est relatée dans le quotidien suisse Le Temps dont l’article[2] est d’ailleurs en ligne sur le site dudit quotidien.

Le plus joli, je trouve, dans l’histoire, ce sont les explications fournies a posteriori aux journalistes par les responsables du Center of Chinese Arts and Culture (CACC ou Centre d’art et de culture chinois) qui a servi d’intermédiaire entre le Musée des Arts populaires de Hambourg et le gouvernement chinois. Selon eux, l’accord précisait : « authentique » mais pas « original ». Et d’ajouter : « Pour nous, authentique signifie : en céramique, de taille humaine et similaire aux originaux. » De fait, les copies seraient bien « authentiques », puisque réalisées en véritable terre cuite, et à la même taille que les pièces originales…. Ben voyons !

Donc, si je vous suis bien, les copains du CACC, rien ne m’empêche de tenter le truc suivant : je fais exécuter par mon cher Aristide Patouillet un fac-similé, sur du vrai papier chiffon et à l’aide d’un vrai bâton de sanguine, d’un dessin de Greuze et je vais le proposer à l’un de mes clients collectionneurs. « Mais dites-moi, mon cher Amateur professionnel, c’est bien une pièce authentique, n’est-ce pas ?

— Assurément, cher ami, tout ce qu’il y a d’authentique ! »

Vous m’apporterez des oranges au parloir, les copains ? Ouais, parce que je vous garantis qu’aucun tribunal n’admettrait une argumentation aussi manifestement frauduleuse.

Bon, bien sûr, ô lecteur avisé, tu m’objecteras peut-être que le musée en question n’est pas un musée d’archéologie, mais une sorte de musée d’ethnographie. Et qu’à ce titre, il importe moins que l’objet présenté soit une pièce authentiquement ancienne plutôt qu’il soit le reflet fidèle de l’expression d’un peuple ou d’une culture… Mouais. Je veux bien. Mais dans ce cas, il faudrait jouer franc jeu. Et annoncer clairement la couleur : « Cher public, ce que vous verrez, ce sont des fac-similés et non des originaux. » L’article du Temps précise par ailleurs :

À en croire un spécialiste de l'archéologie chinoise, ce seraient souvent les copies et non les originaux qui seraient envoyés à l'étranger : « C'est un secret de polichinelle, mais pas ouvertement admis, explique-t-il sous couvert d'anonymat, tant le sujet est sensible. Les conservateurs s'amusent d'ailleurs toujours à essayer de déterminer s'ils ont affaire à des originaux ou à des copies « originales » ! »[3]

Comme quoi, ami lecteur, quand tu vas visiter un musée, méfiance ! Tu serais étonné d’apprendre comme ce genre de pratique a tendance à se généraliser. Une petite anecdote, d’ailleurs, pour terminer. Comme tu le sais peut-être (si tu as poussé la curiosité jusqu'à lire ce qui me concerne en haut à gauche) je travaillais il y a quelques années en qualité de conservateur dans une grande institution patrimoniale suisse. L’un de mes collègues et moi préparions une importante exposition. Et nous avions décidé d’exposer, entres autres choses, certains manuscrits d’un célèbre écrivain conservés par l’institution. Comme il était d’usage à l’époque, nous nous sommes adressés au (tout puissant) service de la conservation-restauration de l’institution pour mettre en place, dans les vitrines, les documents en question. Documents originaux, auxquels ledit service de conservation substitua, à notre insu, des fac-similés parfaitement réalisés ! Ce n’est que par un heureux (?) hasard que nous découvrîmes la supercherie, bien après, du reste, que l’exposition eut été inaugurée. Dare-dare, nous filâmes dans le bureau du directeur pour nous plaindre. « Eh quoi ? nous fut-il répondu, ce sont des fac-similés ? Ah bon. Je l’ignorais également. Et alors ? c’est si grave que cela ?

— Ben euh… oui, quand même ! On trompe tout bonnement notre public en exposant des reproductions en lieu et place d’orignaux, si on ne le lui dit pas.

— Et vous pensez vraiment qu’il faut le lui dire ? »

Je veux, mon neveu ! Et le pire, c’est qu’il fallait convaincre le conservateur en chef (pardon ! le « directeur ») du bien-fondé d’une telle démarche. « Monsieur, quand vous allez au Louvre, voir la Joconde, vous aimeriez y voir une copie ? La copie, vous pouvez la voir partout. C’est même l’une des images les plus galvaudées du monde. Mais il n’y a qu’au Louvre que vous pouvez comprendre ce qu’ont éprouvé devant elle les rois de France, les historiens de l’art, les critiques… ou Marcel Duchamp.

— Ah oui ? Mais qu’est-ce qui vous dit que ce n’est pas une copie qui est exposée au Louvre ? »

Eh oui, le directeur n’était pas directeur pour rien. Nonobstant, nous parvînmes à le persuader. En lui faisant comprendre que les œuvres d’art n’ont pas seulement une valeur artistique ou esthétique. Ou documentaire. Mais qu’en plus de tout cela, elles ont valeur de relique. Sinon, effectivement, on se contenterait de simples reproductions.[4] Et le marché de l’art s’effondrerait.

Exposer des faux, ou de simples copies, dans un musée est à mon sens une aberration. Pourquoi ? Tout simplement parce que les musées ont, entre autres missions pédagogiques, celle d’éduquer l’œil. Un jour que je demandais à l’un de mes amis confrères, en manière de boutade, s’il avait des faux chez lui, il me répondit : « Oui, j’en ai eu. Mais je m’en suis débarrassé. Parce que tous ces faux, au bout d’un moment, ça vous gâte l’œil. Les voir au quotidien, comme ça, chez soi, fait qu’on s’habitue à eux, à leur imperfection (ou au contraire à leur excessive perfection). Et ensuite, lorsqu’on est appelé à faire une expertise, on est beaucoup moins bien armé pour la faire : l’effet de surprise n’est plus là. Le faux a déjà commencé son sournois travail de sape. »

« Rien n’est plus proche du vrai que le faux ». Ce mot d’Einstein tant répété est vrai et…faux. Vrai parce que tout est relatif en effet, tout est fonction de l’œil qui observe. Faux parce qu’il faudrait savoir ce que ce bon Albert entendait vraiment par vrai et par faux. Après tout, ne disait-il pas également : « Définissez-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu et je vous dirai si j’y crois. »

Pour ma part, je crois au vrai. En attendant qu’on me démontre qu’il est faux.

Quelques sources

Notes

[1] « Le Pouvoir jusque dans la mort – l’Armée en terre cuite du premier empereur de Chine. »

[2] Muriel Jarp, « De vrais faux guerriers bernent un musée », in Le Temps, jeudi 3 janvier 2008, p. 26.

[3] Id.

[4] À ce sujet, je me souviens de la très intéressante contribution de Thierry Lenain au colloque L’Artiste et le faux qui s’était tenu à l’auditorium du Louvre les 29 et 30 avril 2004. Son intervention portait sur la relique « en tant qu’origine de la conception d’authenticité, voire d’œuvre d’art ». Thierry Lenain montrait très bien comment était né le culte de l’objet sacré – et partant, celui de l’objet et de l’œuvre d’art.