Précis de conversation contemporaine
Par L'Amateur, le
vendredi 13 février 2009 à 00:38
Rubrique Coquecigrues, billevesées & autres balivernes

Il est connu de toi tous que j’aime les vieux trucs. Au point que j’en ai fait mon métier. Amateur de vieux trucs. J’hésite à mettre ça, parfois, sur ma carte de visite. L’autre jour, quelqu’un m’appelle. « Vous expertisez aussi les peintres de maintenant ?
- Non, pas du tout, je regrette. Je me limite à la peinture ancienne.
- Ah d’accord ! vous faites seulement les vieux tableaux ! »
En fait, non, je ne fais pas de vieux tableaux, ai-je été tenté de répondre. Je n’ai pas ce talent. Mais sinon, en tant qu’expert en arts anciens, oui, c’est effectivement l’idée : je m’occupe bien de vieux tableaux. Et vu le nombre de siècles, de pays et d’écoles que couvre l’expression vague d’« arts anciens », cela suffit amplement à mon bonheur.
Au reste, ce qui est vrai pour les beaux-arts ou les arts appliqués vaut pour nombre d’autres domaines, je le reconnais volontiers. Domaines parmi lesquels se trouvent la musique, le cinéma et, évidemment, le langage et la littérature. Toutefois, je me rends compte qu’à chérir les antiquités langagières, on se heurte vite aux limites de la communication. Soit je ne me fais pas comprendre, soit j’entrave que dalle à ce qu’on me jacte dans les esgourdes.
Du coup, je me suis mis à collectionner certains mots et expressions auxquels je n’étais pas très accoutumé, insuffisamment ancré que je suis, sans doute, dans le quotidien du jour d’aujourd’hui. A les collectionner et à les traduire. Car qui sait ? toi aussi, peut-être, tu éprouves l’envie de comprendre de quoi qu’on te cause, parfois. Toi aussi, peut-être, tu as à cœur de te faire entendre. Bref, toi aussi, peut-être, tu en as marre de passer pour un vieux con. Si tel est le cas, suis-moi et apprends.
A quelqu’un qui te remercie, ne réponds plus : « je vous en prie », mais dis : « pas de problème », ou mieux encore : « pas de souci ».Tu ne saisis pas le rapport ? A vrai dire personne ne le saisit. Si ce n’est que, peut-être, le fait de dire merci semble devenu problématique pour certains.
D’ailleurs, préfère dorénavant et systématiquement le substantif souci à celui de problème, ce dernier étant désormais à proscrire de ton vocabulaire. Exemple : « Monsieur Boulu, j’ai un souci avec l’une des marches de mon d’escalier qui est cassée. » Là, normalement, tu constateras que souci confère d’emblée un caractère beaucoup plus réfléchi à ta déclaration. En effet, avoir des problèmes, c’est à la portée de n’importe quel péquin. Mais se faire du souci, tout en prenant l’air préoccupé qui va avec, ça te pose un homme.
Quand tu as des excuses à présenter, au lieu de « veuillez m’excuser », dis simplement : « je m’excuse ». Car en matière d’excuses, tu me l’accorderas, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Si tu tiens vraiment à marquer ton embarras, tu peux articuler, très vite, un « désolé », à la mode britannique. Concis, sobre et efficace. C’est en effet un moyen habile de renverser les rôles. Et de replacer le sujet sur soi - ce qui est quand même le but de toute bonne conversation, n’est-ce pas ?
Tu as dit une sottise et tu cherches une formule passe-partout qui te permette de sauver la face ? Dans ce cas, je ne saurais assez t’encourager à user de l’expression « au temps pour moi ».[1] . Personne ne la comprend vraiment, mais c’est précisément ce côté abscons qui plaît. Parce qu'il te donne l’air moins… parce qu'il donne à tous l’impression que tu reconnais ton erreur mais que tu n'en penses pas moins. Merci qui ?
Dans un même ordre d’idées, il n’est pas dommage que tu aies malencontreusement brisé ta belle jatte de Sèvres. Non. Et ça n’est même pas regrettable. Non, c’est dommageable. Plus long à dire, certes, mais tellement euphonique, tu ne trouves pas ?
Es-tu encore de ceux qui mènent leur vie bon an mal an ? Oui ? Dans ce cas, il me semble important de te signaler, mon petit bonhomme, qu’une vie, aujourd’hui, ça se gère. Oui-da, ça se gère comme une fortune, un empire immobilier ou une administration. Tu as des sentiments ? Oui ? Eh bien eux aussi, tu les gères, sinon ça traîne partout et ça fait désordre. Pour tout dire, ce verbe est l’un de mes préférés. C’est un peu comme des chaussettes blanches : ça va avec tout. Paraît-il.
Enfin, ami collectionneur, lorsque tu te trouves dans la galerie d’un antiquaire et que tu remarques un objet qui te plaît, de grâce, ne t’exclame surtout pas qu’il est beau ou intéressant ! Non, grands dieux non ! Tu dis, l’air de ne pas y toucher, qu’il est amusant. Et si l’antiquaire finit par te faire un bon prix, tu peux même aller jusqu’à le qualifier - l’objet, pas l’antiquaire - de sympathique.
Bon. That’s all, folk ! comme disait Virgile. La prochaine fois, si tu es sage, on parlera espace et convivialité.
Notes
[1] Expression qu’il n’est d’ailleurs pas insensé d’écrire « autant pour moi », contrairement à ce qu’on lit de-ci de-là, attendu que son origine militaire reste très sujette à caution.






Commentaires
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1. Le vendredi 13 février 2009 à 04:19, par steric
2. Le vendredi 13 février 2009 à 15:35, par Poudre de riz
3. Le samedi 14 février 2009 à 20:04, par Poudre de riz
4. Le lundi 16 février 2009 à 13:38, par Richard LEJEUNE
5. Le mercredi 25 février 2009 à 01:05, par Archibald
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