Objets de plus ou moins cent ans ?

Dans de nombreux pays européens, dont la Suisse (qui à mon avis fait partie de l’Europe, du moins géographiquement parlant), on a le plus généralement adopté un critère temporel : sont considérés comme « brocante » les objets de moins de cent ans. Plus de cent, paf ! c’est une antiquité. Evidemment, ce critère est parfaitement absurde. Allez par exemple expliquer à M. Pierre Bergé, qui vient de vendre la collection qu’Yves Saint-Laurent et lui avaient amoureusement constituée, qu’une grande partie de ses pièces phares relevaient en fait plus de la brocante que de l’antiquité ! Alors, bien sûr, les tenants de ce critère ne manquent pas de répliquer : « Oui, mais on fait une exception pour l’Art déco. » Ah. Pour l’Art déco... Et pour l’Art nouveau alors ? « Ah ben oui, aussi. » Et les opalines de foire qu’on a produites à la pelle tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, ce sont des antiquités dans ce cas ? « Oui. » Et Guernica ? « Ah oui, mais là, c’est différent… euh… c’est parce que… euh… ben c’est une œuvre d’art, c’est Picasso… ça a une vraie valeur artistique vous voyez… eh… ça n’a rien à voir ! » Effectivement, ça n’a rien à voir. Exit donc le critère temporel !

Objets d’art ou objets usuels ?

Les objets d’art, donc, semblent se ranger plus facilement dans la catégorie antiquités. Soit. Mais qu’est-ce qu’un objet d’art ? Vaste question ontologique. Tout le monde s’accorde en effet à reconnaître que Mona Lisa, portraiturée par Léonard, a rang d’œuvre d’art. Mais si ce même portrait est reproduit sur un t-shirt vendu rue de Rivoli, avouons que la chose est nettement moins évidente. Maintenant, si tu prends une photo de la Joconde, que tu lui colles une jolie paire de moustaches et que tu trouves un chouette titre au résultat ainsi obtenu, du genre « LHOOQ », eh bien là, oui, on est à nouveau dans la catégorie Art. (Bon, à la condition que tu t’appelles Marcel Duchamp, sinon ce n’est même pas la peine d’essayer.) Bref, on considère généralement comme objet d’art un objet réalisé, du moins en grande partie, à la main et non à la chaîne. Et pourtant. Comment se fait-il qu’un antiquaire vendra dans sa boutique une ménagère de couverts Puiforcat, par exemple, et non le ready-made fabriqué par Artistide Patouillet ? « Ah mais oui, mais vous comprenez, là, c’est une question de valeur… Patouillet, pour illustre qu’il soit, n’a aucune cote, alors que des couverts en argent Puiforcat, même assez récents, plein de gens en cherchent… » Hmm hmm. Donc si je te suis bien, dans une brocante, on vend des trucs bon marché et sans valeur, et dans une boutique d’antiquaire, que des objets très chers ? « Oui, c’est ça. C’est la valeur qui fait la différence. »

Objet de valeur ou sans ?

Entendu, j’ai compris. Pourtant, d’accord avec Condillac, je pensais naïvement qu’ « une chose n’a pas une valeur parce qu’elle coûte, comme on le suppose, mais elle coûte parce qu’elle a une valeur. » Alors qu’est-ce qui fait que tel ou tel objet a une valeur ? Son prix ? « Mais non ! Vous le faites exprès ou quoi ?! On fixe bien sûr le prix en fonction de la valeur des choses. Et la valeur est fonction de l’offre et de la demande ! Plus une chose est rare, plus elle est chère ! C’est cela, en fin de compte qui différencie les antiquités de la brocante ! Ah mais il faut vraiment tout vous expliquer à vous ! »

Objets rares ou banals ?

Bon sang, mais c’est bien sûr ! L’objet rare se trouve chez l’antiquaire et l’objet banal dans une brocante. Comment n’y avais-je pas songé avant ?... D’un autre côté, pourquoi fréquente-je assidûment les brocantes, autant que les galeries d’antiquaires ? Et pourquoi ces derniers les fréquentent-ils aussi ? Sommes-nous tous à la recherche de l’objet banal ? Pourquoi m’arrive-t-il de trouver, par exemple, un biscuit de Sèvres du XVIIIe siècle dans une brocante, et sa copie réalisée tardivement dans la galerie d’un antiquaire qui a pourtant pignon sur rue ? « Ah évidemment, ça peut arriver ! Mais ce n’est pas la norme. Ne tirez pas une règle d’une exception ! Généralement, les pièces les plus rares se trouvent chez les antiquaires, les autres, dans les brocantes. Un point c’est tout ! » Soit, j’entends bien. Mais rareté est-elle forcément synonyme de valeur ?

Objets rares = objets précieux ?

Autrement dit, est-ce la rareté, et seulement elle, qui confère à l’objet sa valeur ? Evidemment non, seulement en partie. Les quelques dessins crayonnés par le fils de ma voisine sont certes attendrissants. Et très rares sur le marché. Mais ils ne sont pas recherchés pour autant. En comparaison, Picasso a produit un nombre de dessins astronomique. Mais, eux, évidemment, sont recherchés. En bref, un objet rare, mais dénué de toute qualité esthétique et/ou de toute signification sur les plans historique, social, scientifique ou culturel se vendra beaucoup moins cher qu’un objet réunissant les critères susnommés, voire d’autres encore comme d'excellentes conditions de conservation et un solide pedigree. Du coup, comment sait-on, lorsqu’on ne s’y connaît pas suffisamment, à quel type d’objet on a affaire, selon qu’on se trouve dans un magasin de brocante ou dans une boutique d’antiquaire ? Et pourquoi trouve-t-on parfois le même objet moins cher chez un antiquaire que chez un brocanteur ?

Objets garantis ou non ?

En fait, la meilleure réponse à la question posée en préambule n’est pas apportée par les historiens de l’art, les archéologues, les ethnologues ou les philosophes, mais par les juristes. Du moins en France, où le Syndicat national des antiquaires a édicté une Charte des us et coutumes, selon laquelle : « Les antiquaires doivent se considérer d’abord comme des spécialistes de la recherche, de l’identification, qui leur permettent et leur imposent de formuler des garanties sur leur diagnostic. » En d’autres termes, la grande différence entre un antiquaire et un brocanteur est la suivante : chez un antiquaire, on peut exiger qu’il garantisse par écrit l’authenticité et les caractéristiques de l’objet qu’il vend et qui font le prix d’icelui. En revanche, rien n’oblige le brocanteur à savoir quoi que ce soit, à garantir quoi que ce soit, et à consigner quoi que ce soit par écrit. En cas de litige, le juge tiendra compte de cette distinction. Si une pièce achetée chez un antiquaire se révèle ne pas correspondre au descriptif fourni par ce dernier, autrement dit, si l’antiquaire s’est trompé dans son appréciation, l’acheteur peut légitimement faire annuler la vente. Mais s’il a acheté le même objet au même prix chez un brocanteur, c’est généralement à ses risques et périls.

En conclusion, les mêmes objets, rigoureusement, peuvent, en théorie, se rencontrer aussi bien dans une foire à la brocante que sur un salon d’antiquités, et à des prix parfois identiques, et parfois très différents (dans un sens comme dans l’autre !). Le hasard a ses propres lois et c’est très bien ainsi. La différence ne réside donc pas intrinsèquement dans l’objet lui-même, mais dans la façon dont on le considère, dans l’importance qu’on accorde ou non à son histoire et à son authenticité, et, partant, à sa valeur culturelle.